Après les amours viennent les désillusions. Dans une précédente publication, nous avions vu comment, en 1876, dans sa Quatrième Considération inactuelle, Nietzsche avait célébré le génie de Richard Wagner, voyant en lui le grand rénovateur de la culture allemande et l’héritier moderne de la tragédie grecque. C’est dans un tout autre esprit, toutefois, que Nietzsche écrit Le Cas Wagner en 1888. Douze années ont passé, et Nietzsche s’est entre-temps progressivement détaché de celui dont il avait été l’un des plus fervents admirateurs. La rupture n’a pourtant rien eu d’aisé : « Tourner le dos à Wagner, ce fut pour moi un dur destin, confie Nietzsche. Plus tard, reprendre goût à quoi que ce soit, une vraie victoire. » Nietzsche présente ainsi cette rupture comme une forme de dépassement de soi. Il lui fallait combattre en lui-même ce par quoi il demeurait encore un homme de son époque. « Je suis, tout autant que Wagner, un enfant de ce temps, c’est-à-dire un décadent ; à ceci près que je l’ai compris, que je me suis défendu contre lui. » Sa « plus grande expérience », écrit-il encore, fut celle d’une guérison : « Wagner n’appartient plus qu’à mes maladies. »
Le Cas Wagner n’est donc pas seulement le règlement de comptes d’un ancien disciple avec son maître – avec toute la mauvaise foi que ce genre d’exercice comporte. Sous sa plume tardive, Wagner devient le symptôme privilégié d’un mal beaucoup plus général, à savoir celui de la décadence moderne. Sa musique, son goût du théâtre et de l’effet, son exaltation des passions, son obsession de la rédemption ou encore son retour final au christianisme dans Parsifal révèlent, selon Nietzsche, les instincts d’une civilisation vieillissante qui ne sait plus se soutenir qu’à l’aide de stimulants toujours plus puissants. « Wagner résume la modernité », dit Nietzsche, cette modernité qui n’a plus de fondement stable et qui cherche dès lors toujours plus d’ivresse. Le « cas Wagner » est appréhendé comme un cas clinique permettant de diagnostiquer l’époque moderne.
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